Libres ! Manifeste pour s'affranchir des diktats sexuels d'Ovidie et Diglee


"La seule certitude qu'il nous reste en matière de sexe : nous sommes les seules décisionnaires de ce que nous faisons de notre corps et rien ni personne ne devrait jamais nous dicter notre conduite." Ovidie.
Je le dis d'emblée, ce livre est un petit coup de cœur. J'ai adoré les mots d'Ovidie et les planches de Diglee. Pourtant c'est loin d'être le premier (ni le dernier) livre sur les injonctions que je lis. Poils, liberté et orientation sexuelles, règles, fellation ciment du couple, poids, sodomie, âge, orgasme et plaisir... Tout y passe et on pourrait se dire qu'il n'y a rien de neuf sous le soleil, mais c'est sans compter sur le "je" d'Ovidie qui a beaucoup à apporter avec ses expériences de vie et son regard bien à elle et sur les dessins de Diglee qui sont fichtrement bien vus et efficaces, tantôt drôles, tantôt cinglants. Les deux auteurs ne s'en cachent pas, c'est un pamphlet, un de plus, mais qui fait du bien, car il s'adresse aux lecteurs avec un ton léger mais pas niais qui n'est jamais dans le jugement ni dans l'injonction (ce qui aurait été un comble). Le seul mot d'ordre, s'il fallait en trouver un, c'est : Foutez-vous la paix et libérez-vous ! Et c'est vrai que ça fait du bien quand on y arrive. Inutile de préciser que c'est une lecture conseillée.
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Le Dossier M de Grégoire Bouillier - Extrait



Extrait découvert lors de l'écoute d'un podcast : Écrire l'amour (1/4) - La rencontre

Comment dit-on : Je t'aime ?
Je ne sais pas pour les autres.
Se souviennent-ils le jour, la minute, la seconde, la fois où ils ont dit Je t'aime ?
Comment était-ce ? 
Réussi ou ? Avec le sentiment de n'avoir rien dit tellement ces mots ont trempé dans d'innombrables combines et on en a une conscience claire et affreuse au moment de dire véritablement Je t'aime. Précisément à ce moment-là. Ce pourquoi on peut refuser de le dire. Le refuser absolument. Par pure honnêteté. Parce qu'il s'agit de mots sacrés. Ou alors, s'y risquant malgré tout, en mettant tout son amour dans l'intonation de sa voix et dans l'intensité de son regard, dans l'espoir de dissimuler le faux du langage – il faudrait des mots neufs. Il faudrait refonder le langage. Pour que, disant Je t'aime, on dise Je t'aime et pas autre chose. Pour que, disant Je t'aime, l'autre n'entende pas autre chose qui, en sous-main, n'aurait rien à voir avec l'amour. Comme certains disent Je t'aime et cela signifie « sexe ». D'autres disent Je t'aime parce qu'ils en ont plein la bouche de dire Je t'aime et peu importe si l'autre s'y laisse prendre. Sans parler de ceux qui disent Je t'aime pour couper court et donner à l'autre ces mots suprêmes qu'il ne sera jamais las d'entendre et qu'on n'en parle plus, on mange quoi ce soir ? Y a quoi à la télé ?
Ceux-là ne comptent pas. Ceux-là font de la politique. Ceux-là donnent à l'autre sa pitance d'amour.
Je ne parle pas non plus de ceux qui réclament qu'on les aime : ceux-là exigent d'être aimés avant que d'aimer, toi d'abord et moi ensuite et ceux-là ne sont que des épiciers. Non. Je parle de ceux qui, au moment où ils l'éprouvent et parce qu'ils l'éprouvent, tentent de dire ce qu'ils ressentent d'unique dans une langue qui est à tout le monde, avec des mots qui ne sont à personne. En tentant de faire passer la pureté de leurs sentiments dans l'impureté de la langue. En tentant de renouer avec l'invention du langage, oui, l'invention du langage. Car à quoi bon avoir inventé des mots si ce ne fut d'abord pour parvenir à dire quelque chose d'aussi indicible que : Je t'aime ? Pour, sans les mains, tendre la main et exprimer ce qui, tout au fond de soi, s'élance vers l'autre et cherche à s'étendre à l'infini, exige d'éclater au grand jour, comme une force impossible à contenir, une lumière devant éclairer le monde, le meilleur de soi-même sans lequel l'homme n'aurait jamais trouvé l'énergie de se dresser sur ses deux jambes et de cesser de se prendre pour un singe, etc. Croit-on que le langage a été inventé pour dire « bonjour bonsoir », « on mange quoi à midi ? », « y a quoi à la télé ce soir », « ne mets pas tes coudes sur la table », « allez l'OM » ? Laisse-moi rire ! C'est parce qu'il y a un indicible, par définition, que nous ne pouvons pas garder pour nous et qu'il nous faut pourtant partager et pour aucune autre raison et voilà une nouvelle théorie du langage qui me plaît bien.
Voilà pourquoi M s'évanouit, selon moi.
Parce que, dès l'instant où elle murmura à mon oreille Je vous aime, il se fit un grand vide en elle. Un grand vide en lieu et place du meilleur d'elle-même, dont elle fit à ce moment-là le plein des mots qu'elle murmura à mon oreille, sans rien garder pour elle, strictement rien ; et ce grand vide la happa tout entière, ce grand vide, comme un trou d'air, l'effondra immédiatement sur elle-même et quoi de plus compréhensible ? Que croit-on qu'il se passe lorsqu'on dit Je t'aime pour de vrai ? Du plus profond de son âme ?
Parvenu à ce stade, j'aimerais qu'un génial inventeur mette au point une norme de compression littéraire, à l'instar de celles dont bénéficient les images (jpeg, tiff…), les vidéos (mpeg, wmv, amv…) ou les sons (mp3, ac3…) ; car il n'y a pas de raison pour que les textes ne profitent pas eux aussi d'un progrès technique partout à l'œuvre qui, même en supprimant des harmoniques qui font la différence, permettrait d'alléger ce que nous avons à dire et, dans mon cas, ce ne serait pas du luxe.
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Bondage. Théorie érotique des cordes et de l'attachement de Magali Croset-Calisto


Qu'est-ce que le bondage ? D'où vient cette pratique dont les enjeux diffèrent selon les époques et les cultures ? Comment se décline-t-il aujourd'hui ? Qui sont les attacheurs et leurs attachés ? Que recherchent-ils dans l'art des cordes ?
Autant de questions que la sexologue Magali Croset-Calisto s'est posée à travers la mise en lumière d'une pratique érotique et artistique subversive en plein essor dans notre société. Bondage est un essai historique, littéraire, sexologique et esthétique consacré à "l'art des cordes". Au fil de ses interviews en clubs spécialisés, écoles d'apprentissage ou soirées privées, Magali Croset-Calisto a analysé les enjeux de constriction puis de lâcher-prise qu'engage le bondage. À l'heure du monde sans fil, l'auteure démontre comment l'art des cordes vient relier les êtres entre eux. En cela, le bondage incarne une nouvelle forme 2.0 du langage dans laquelle la notion de jeu culmine.

La théorie des cordes sauce bondage, voilà bien une idée intrigante. Je ne sais pas trop ce que j'en attendais en l'achetant, mais ça avait de toute évidence tout pour titiller ma curiosité. À la lecture, il m'a fallu un peu de temps pour comprendre où l'auteur voulait en venir. 

Magali Croset-Calisto part d'elle-même et de ses interrogations. Elle ne s'en cache pas et va même jusqu'à s'impliquer dans son essai en utilisant le "je" ; elle a l'honnêteté de reconnaitre dès le départ qu'une étude qui s'intéresse à la sexualité interroge toujours celui qui la mène. Elle commence donc par se poser comme observatrice extérieure au milieu BDSM mais intriguée au point de chercher à comprendre et à s'immerger dans cet univers. Toute la première moitié du livre consiste à délimiter son cadre de travail, définir beaucoup de notions liées au BDSM de manière large et au bondage de manière plus précise. La frontière entre les deux sera d'ailleurs souvent brouillée par la suite. Elle pose des bases avant de se lancer dans un élargissement de la perception en y mêlant témoignages, science, histoire, psychanalyse, psychologie, sexologie et même une pointe de religion. 

C'est plutôt bien vu et les références sont instructives, notamment ce texte souvent cité, mais je pense néanmoins ne pas être le cœur de cible de cet ouvrage. L'essai met surtout en lumière des choses qui me sont maintenant évidentes et naturelles : la construction de la relation basée sur la communication, le lien de confiance entre les partenaires, l'abandon, le lâcher-prise, le plaisir dans la douleur, etc. Il est donc sans doute plus destiné aux personnes ne connaissant pas du tout ce milieu et ses codes et ayant des a priori sur la psychologie de ses pratiquants. Logiquement, elles devraient ressortir de leur lecture avec une vision moins faussée du BDSM et des cordes en particulier. 

Les habitués auront, quant à eux, peut-être l'impression qu'il y a quelques manques et biais dans la définition du cadre des pratiques, comme le fait que seul le SSC (Safe Sane Consensual) est mentionné, alors qu'il existe aussi le CCC (Committed Compassionate Consent), le RACK (Risk Aware Consensual Kink), le PRICK (Personal Responsibility Informed Consensual Kink). De même, certaines sources proviennent du Canada. Or, pour avoir lu quelques témoignages sur ce qu'il se passe outre-Atlantique, il semblerait que les choses y soient souvent beaucoup plus protocolaires qu'en France. Les pages 39 et 40 sont un bon exemple de ces imports avec la liste détaillée de sept protocoles présentés comme des invariants : protocole de sécurité, postural, langagier, vestimentaire, de socialisation, de propriété et de jouissance, de sexualité. Il aurait été également judicieux de ne pas oublier que nombreuses sont les personnes qui ne pratiquent ni en club ni en groupe, mais simplement à deux dans un cadre très privé, ce qui change la portée de la notion d'extimité largement mise en avant à travers l'ouvrage. 

Malgré quelques raccourcis et généralisations qui m'ont un peu gênée et un fond qui est finalement sans grande surprise, l'ouvrage fait plutôt bien son travail de présentation du BDSM et du bondage à l'intention du grand public. Étrangement, il m'aura aussi permis de revenir vers l'un de mes textes qui, à la lumière de cette lecture, se retrouve être exactement dans les cordes de l'essai, avec même une pointe de religiosité sur la fin. Ce qui suffit presque à prouver que l'auteur a vu juste.
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